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Artist Statement
Susanna Fritscher
2015

Avec la contribution de Philippe Lenepveu
Extraits de: Au seuil de la visibilité par Philippe-Alain Michaud
et Les intrusions architectrales de Susanna Fritscher par Hugues Fontenas,
dans BLANC DE TITRE BLANK OF TITLE SpringerWienNewYork, 2012 

Blanc de titre (1) est le titre, à la fois paradoxal et tautologique, d’un livre de Susanna Fritscher. (The Art of Susanna Fritscher, 2012). Le livre, en guise d’introduction et de manifeste, commence par 150 pages de couleur, de même densité, mais dont la tonalité varie discrètement, au sens mathématique du terme, du gris neutre au gris légèrement magenta. Dans le travail de Susanna Fritscher, il est donc question de lumière, de couleur, mais aussi du médium, de l’espace et surtout de notre propre expérience et perception du monde.

Le mur blanc, en tant que limite tangible de l’espace, sera le support et la référence de ses premiers tableaux monochromes réalisés dès le début des années 90. Ces tableaux ne se distinguent du mur qui les supporte que par une subtile variation de l’opacité de la peinture blanche qui les recouvre. La peinture n’est utilisée que pour les seules propriétés de ses pigments, sa fonction ne consistant qu’à absorber et à réféchir la lumière. Il en résulte une impression d’indétermination relative du tableau et de l’espace – et pour le spectateur une sensation d’incertitude induite par la perception d’un phénomène. C’est ainsi que le spectateur, à l’approche de l’œuvre et par l’expérience qu’il éprouve de cette proximité, en devient le sujet, livré à ses propres perceptions. Le travail de Susanna Fritscher est donc indissociable de l’espace ou de l’environnement dans lequel il se situe, il en est partie intégrante – au même titre que le spectateur, placé au centre du dispositif. Susanna Fritscher fait ainsi l’hypothèse d’une vision à la fois sans objet et sans sujet : pour en faire l’expérience, il faut que le regard s’identife à la vision, qu’il soit par lui-même la vue, apte à saisir le visible.

L’artiste fera par la suite usage d’autres technologies, comme par exemple le film fluoropolymère, un matériau semi-cristallin très résistant utilisé comme alternative au verre dans la construction. Le film transparent, recouvert d’une fine couche de peinture blanche appliquée au pistolet, est tendu dans l’espace sans qu’on puisse en voir les limites. Le support est utilisé pour sa transparence (et dans une moindre mesure pour sa capacité à réféchir comme un miroir) – et la peinture pour sa capacité à rendre le support plus ou moins opaque, opale ou translucide, selon la densité ou l’épaisseur de la couche appliquée. D’autres matériaux ou médiums seront aussi utilisés, en raison de leurs propriétés intrinsèques, selon la nature et les objectifs d’un projet particulier: réseaux de fils tendus dans l’espace, panneaux de verre acrylique suspendus à une certaine distance du mur, sol recouvert de silicone transparent, matériaux fluides, souples ou rigides, couleurs imprimées, projections de lumière, dispositifs optiques et sonores.

Lors d’une exposition à Bâle (Art Statement, Art Basel 37), l’artiste installe une série de panneaux parallèles dont les valeurs de transparence et d’opacité sont inversées. Dans cette installation en lumière ambiante, ce qui est donné à voir n’est pas inscrit à la surface du panneau, mais situé derrière celui-ci. Dans la série Spektrum (projections lumineuses), ce qui est donné à voir est paradoxalement l’invisible – en l’occurrence la lumière elle-même. Rien d’autre que la lumière n’y est visible, imperceptiblement modulée par des variations de luminance et de focalisation. Dans la série Souffles, c’est le souffle même des souffleurs de la cristallerie Saint-Louis qui est exposé, matérialisé par la très fine enveloppe d’un cristal parfaitement transparent dont on ne perçoit que des reflets. Susanna Fritscher utilisera enfin d’autres ressources comme support ou médium, tels que l’écriture et le texte, la voix, le chant et la musique électronique, dans ce qu’elle intitule par exemple Lautmalerei. Dans ces œuvres sonores réalisées avec la collaboration de Charles Pennequin (écrivain), Helia Samadzadeh (soprano) et Gaël Navard (compositeur), l’artiste met en œuvre le même processus, déplaçant son objet de l’univers du visible à celui de l’audible.

Cette prise en compte des matériaux, de l’espace, de la lumière, de la couleur – et du sujet en tant qu’acteur, spectateur ou simple usager de l’espace, conduira l’artiste à collaborer à d’importants projets d’architecture, dès leur conception, comme par exemple pour le collège de Cayla à Genève, le nouvel aéroport de Vienne, ou les archives nationales à Pierreftte-sur-Seine. La position de Susanna Fritscher vis-à-vis de la participation de l’artiste au projet d’architecture est une position avant tout critique, tant d’une certaine tendance à la multiplication des signes artistiques spectaculaires, que de celle consistant à diluer le travail artistique dans des effets d’accompagnement. Son projet vise à l’acquisition d’une dimension nouvelle, par un effet simultané d’expansion de l’espace et de suspension de ses limites, provoquant ainsi un intriguant rayonnement, au-delà de distinctions usuelles entre œuvre d’art et objet architectural. Il en est ainsi par exemple à l’aéroport de Vienne, avec des surfaces de verre pensées en fonction du flux des voyageurs en transit.

Le travail de Susanna Fritscher s’appuie donc sur un vocabulaire basé sur les propriétés intrinsèques et élémentaires des matériaux, et sur la résistance que ces propriétés opposent à nos sens et à notre perception. Il s’agit de la transparence et de l’opacité (et de leur pouvoir de transformation en corps diaphane, translucide ou opalescent), et de la capacité d’absorption (ou de soustraction) opposée à celle de réflexion. Le blanc est utilisé en tant que couleur achrome, le gris en tant qu’ombre pour compenser la lumière, la couleur en tant que température. Ce vocabulaire est confronté à celui de l’espace et de l’architecture : la surface, la projection, le plan, le ruban, le faisceau, le réseau, le rideau, le panneau, la paroi, le mur, le sol, le plafond. La ligne en tant qu’intersection des plans s’efface au proft du halo. Les limites sont infinies.

1 D’après IL Y A BLANC DE TITRE, texte de Jean-Luc Nancy publié à l’occasion d’une exposition de Susanna Fritscher au Crédac en 1994 et dans BLANC DE TITRE BLANK OF TITLE, The art of Susanna Fritscher, SpringerWienNewYork, 2012.